|
Personnalité du mois * Jacques Tatasciore*
Présentation
Vous pouvez consulter la rubrique "La Personnalité du mois" sur la gauche de l'écran pour découvrir les personnalités des mois précédents.
LA PERSONNALITE DU MOIS :
Jacques Tatasciore
Parlez-nous de votre première expérience avec le vin
Il m’est difficile de me rappeler de ma première expérience avec le vin, mais je me rappelle que très jeune déjà mes biberons portaient une étiquette avec le millésime et toutes les indications nécessaires. Bien sûr comme je ne savais pas encore lire, je ne peux vous dire exactement de quoi il s’agissait. Ainsi, il est impossible aujourd’hui d’accuser mes parents d’avoir nourri leur enfant avec des breuvages alcoolisés.
Quel événement vous a poussé à basculer dans le monde du vin ?
Alors que j’étais penché dessus, je crois me rappeler que sournoisement mon frère s’est approché de moi, dans mon dos, et silencieusement, sans que je me doute de quoi que ce soit, sa main droite ma poussé énergiquement. C’est ainsi que je suis tombé dedans.
Quand et avec quel vin avez-vous ressenti une vraie et première émotion ?
C’est très ancien et il faut bien avouer qu’avec le temps les souvenirs s’estompent, car très jeune toutes les bouteilles me procuraient beaucoup d’émotion. J’en abusais certes un peu ce qui permettait à tous les vins, même les plus mauvais, de susciter chez moi toutes sortes d’effets spéciaux.
Quelle bouteille vous a laissé le meilleur souvenir et dans quelle circonstance ?
Mais voyons, la mienne de bouteille, mon vin, car comme tous les vignerons je suis égocentrique et borné. Je ne bois, je ne parle et je ne loue que mon vin : non mais !!...
Après votre formation de base, en travaillant sur le terrain, quelles réflexions et quels changements avez-vous mis en place pour améliorer la qualité des vins ?
Evidemment, le monde du vin n’attendait que moi pour changer. Je me suis alors convaincu que je savais tout et que les autres n’étaient que conservateurs rétrogrades et artisans résignés. Je me suis mis à tout changer afin d’atteindre la perfection. Chaque année j’ai adopté la même méthode car on ne change pas une équipe qui gagne, n’est-ce pas ? Cela fait maintenant pas mal d’années que toutes les années je change tout. Mais croyez-moi, ce n’est pas que je commette des erreurs, surtout pas. Non non, c’est que la nature est capricieuse et c’est de sa faute si rien ne va comme je le voudrais.
Quelle est votre priorité : dans la vigne ou dans le chai ?
Par esprit de contradiction, j’ai adopté la priorité de gauche. Dans le chai cela ne pose aucun problème. Par contre, à la vigne, j’ai dû changer plusieurs fois de tracteur. En effet, le passage de la vigne à la route fut parfois un peu mouvementé.
Avez-vous dévié de cette philosophie purement helvétique qui préconise des vins d’une pureté parfaite ?
Moi dévier ? Jamais ! Bon, parfois quand je sors de ma vigne sur mon tracteur et que j’ai oublié de rouler à droite, il peut m’arriver de faire quelques écarts. Mais c’est tout à fait exceptionnel.
Dans le monde des professionnels du vin des pays environnants, avez-vous découvert un savoir-faire qui vous a permis d’innover.
Y’en a point comme nous ! A l’étranger, il n’ont rien compris à la vigne. Heureusement, aucun d’entre eux ne s’intéresse à ce qui se passe chez nous. Ils ont certainement trop de peine à comprendre le pourquoi du comment. D’ailleurs, notre secret à nous les Suisses c’est de faire beaucoup d’efforts pour ne pas nous faire connaître. Et ça, personne ne nous le piquera jamais.
Parmi les œnologues de Suisse et du monde, y a-t-il une personnalité, un maître que vous admirez plus que tout ? Est-il (ou elle) votre guide ?
J’ai pour Rare Depardiou beaucoup d’admiration. Il boit beaucoup, mange beaucoup et fait beaucoup parler de lui. Assurément, il a toutes les qualités d’un fin vigneron.
En matière de vins, quel est le compliment qui vous a particulièrement ému ?
« il a du goût ». Voila a peu près ce qu’une population éduquée peut raconter sur le vin.
Lorsque vous recevez des amis, présentez-vous systématiquement les vins de votre production ?
Ben oui, et j’essaie de leur faire boire tout ce que je n’ai pas pu vendre.
Quelle livre recommandez-vous aux femmes qui désirent parfaire leurs connaissances du vin ?
« Les liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos ou « Les affinités électives » de Goethe. Mais finalement, Betty Bossy pourrait faire l’affaire.
Quelle est votre dernière découverte en matière de restaurant : nom du restaurant et dire pourquoi il est particulier ?
Les 50 derniers restaurants qui ont ouvert dans ma région font tous soit de la pizza, soit une mélasse en boîte directement sortie d’un cash and carry célèbre du littoral. A conseiller.
Quelle recette proposez-vous à nos membres ?
Tu prends un verre, tu prends une bouteille, tu débouches et tu verses. C’est facile, rapide et c’est si bon.
Bon, s’il s’agissait de décrire mes loisirs, mes vacances, mes séjours en prison ou sur la lune, j’aurais eu beaucoup plus à dire. Mais pour les études et les diplômes cela va aller vite.
Commençons par ces cinq années d’école primaire à Neuchâtel. J’en garde deux souvenirs mémorables. Sous le prétexte de la santé de notre dentition, il nous était offert pour un modeste franc un abonnement qui nous donnait le droit à une pomme pour la récréation du matin. Ces pommes n’étaient pas toutes de même valeur, c’est le moins que l’on puisse dire, et la course au fruit moins moche que les autres s’engageait bien vite. Ce fut ma première expérience de l’ingéniosité marketing de notre économie agricole pour éliminer ses excédents. A l’époque déjà, on savait transmettre au consommateur de demain un message essentiel sur la qualité de notre production.
La seconde expérience fut une séance dite de gymkhana, où sur des petits kartings nous jouions aux automobilistes sur un parcours qui devait être sponsorisé par Märklin. Arrivé à un carrefour, mon camarade Vincent qui venait de la droite s’est mis à aboyer bizzarement. J’ai compris bien plus tard qu’il avait acquis ces manières en observant son père conduire. L’agent de police qui nous tournait le dos et qui n’aurait rien vu de la scène sans les hurlements de mon camarde, s’est alors approché de mon bolide pour m’expliquer le sens des priorités. Et voila comment on éveille l’esprit de contradiction chez un enfant de bonne famille.
Comment ça je m’égare ? Bien, poursuivons ;
Une école secondaire et un gymnase en section scientifique plus loin, ah oui, pourquoi en section scientifique ? Tout simplement car les scientifiques m’on toujours fasciné. Je n’ai jamais rien compris à ce qu’ils racontaient et j’ai peut-être voulu leur ressembler. Par exemple, mon frère aîné, celui-là même qui m’avait poussé dans le dos, avait fait toute sa scolarité dans cette section et il n’est pas faux de dire que j’ai cru que cela me demanderait moins de travail de faire la même chose que lui.
Alors après une maturité fédérale, je suis parti étudier l’économie. J’étais un très mauvais étudiant et il m’a fallu un certain temps pour comprendre les mécanismes du succès. En effet, pour réussir, je pensais qu’il suffisait de coucher. Mais comme en économie il y avait très peu d’assistantes ou de professeuses, j’ai dû développer d’autres techniques. Finalement, licence en poche grâce à la méthode Oudini, je suis parti à Genève aux Hautes études internationales afin d’y étudier des choses très utiles dans mon activité de tous les jours. Le vin était assurément un grand sujet de mes études.
Puis, comme le dit un de mes amis, je suis devenu un des rares économistes qui n’a pas compris comment faire de l’argent avec du vin mais plutôt comment faire du vin avec de l’argent.
|