|
La Femme du Mois
Présentation et Interview d´une personnalité
Interview du mois d' octobre : Marie-Bernard Gillioz
Les Artisanes de la Vigne et du vin
Marie Bernard Gillioz-Praz
Rue de l'Etang 71
1971 Grimisuat
Tél. 027 / 398 15 44
Vigneronne à la tête de 3,9 ha en terrasses dans le Valais central à Grimisuat, elle vinifie, élève et commercialise les vins de sa propre production.
Présidente de l'association VITIVAL qui regroupe plus de 900 vignerons valaisans pratiquant la production intégrée
Distinction : Fendant de St-Léonard 2004 retenu parmi les 300 meilleurs de Suisse
1. Parlez-nous de votre première expérience avec le vin
Mes premiers souvenirs de vin sont visuels. Valaisanne et fille de vigneron, j'ai toujours vu du vin à table, dans de beaux verres à pieds et de petits godets de cave ou, plus simplement, dans des gobelets de métal durant les vendanges. De mon adolescence, il me reste l'image des demis que l'on partage sur les terrasses ensoleillées après la classe. Mais à l'époque, je n'avais pas encore acquis le goût du vin !
2. Quel événement vous a poussé à basculer dans le monde du vin
Le goût du vin m'est venu plus tard au contact du père de mon mari Lucien qui, en amateur éclairé, me faisait découvrir les cépages valaisans tels syrah, cornalin, humagne. A partir de cette découverte, je me suis mise à passer de longs moments dans les rayons de vins à observer les étiquettes : un moyen très basique de choisir une bouteille !
Je travaillais comme enseignante en quatrième primaire à Genève et j'adorais ce métier tout en avouant n'avoir guère de patience. Malgré cela, je sentais au fond de moi ce désir de changer de cap et, ce qui me troublait le plus, c'était de constater qu'après avoir quitté le Valais pour Genève, la vie de la ville ne me motivait pas autant que je l'avais imaginé. De toute évidence, il me manquait ce quelque chose de vivant et de naturel qui me poussait à passer tous mes loisirs dans la nature.
3. Quand et avec quel vin avez-vous ressenti une vraie et première émotion ?
Le monde du vin m'a été révélé lors d'une escapade en Bourgogne, où nous déjeunions avec des amis dans le grand restaurant " Chez Lameloise ". Tout était délicieux, mais j'étais surtout subjuguée par le sommelier qui répondait à nos questions en décrivant sa région avec la passion d'un amoureux du vin, enchaînant sur le Meursault que nous dégustions, le cépage, le domaine et le producteur. Cette soirée reste à jamais gravée dans ma mémoire comme un parfait moment de bonheur !
Bien que je connaisse la vigne depuis toujours pour y avoir maintes fois accompagné mon père, ce soir là, j'ai compris la vraie dimension du vin en corollaire avec ce plaisir immense que l'on peut ressentir après avoir transformé le raisin. A 29 ans, me voilà soudain prise d'un désir fou de connaître et de comprendre la vigne et le vin. La décision de changer d'activité s'impose, c'est pourquoi je noue des contacts avec les Ecoles d'agriculture de Châteauneuf et de Marcellin, pour finir par m'inscrire à l'Ecole d'œnologie de Changins.
A partir de cette nouvelle orientation, tout s'enchaîne : formations, stages, dégustations, ainsi que mon premier stage en tant que viticultrice, grâce à l'ouverture d'esprit de Jaques Guhl, directeur de la maison Bonvin à Sion, qui m'engage comme métral, responsable de culture de leur domaine de Saint-Léonard. Avec quatre hectares plantés de chasselas et de Johannisberg en taille gobelet, il y avait de quoi faire ! Par la suite, me sentant frustrée de ne pas toucher au travail de la cave, je complète ma formation sur l'élevage des vins auprès de Didier Joris, œnologue-conseil qui vient d'ouvrir un laboratoire d'analyse des vins : une combinaison idéale pour parfaire mes connaissances ! Tous les rapports de cette période de découvertes intenses, de voyages œnologiques et de dégustation sont consignés dans des cahiers d'écoliers. On ne change pas de métier aussi rapidement !
4. Pensez-vous que votre perception du vin soit différente de celle des hommes ?
Mon approche du vin n'est pas différente de celle de mes collègues. Nous nous retrouvons régulièrement pour le plaisir de déguster les vins du dernier millésime ou, tout simplement, pour découvrir d'autres régions viticoles de Suisse et du monde. Durant ces dégustations, je n'ai jamais remarqué que les femmes parlaient, ou notaient différemment !
5. Quelle fut pour vous l'occasion la plus romantique avec une bouteille de vin ?
Je ne suis pas romantique mais plutôt terrienne et passionnée, j'aime donc vivre le moment présent. Je me sens au mieux en famille, j'adore prendre l'apéritif sur la terrasse de la maison avec mon mari, bavarder, écouter le chant des oiseaux ou les morceaux interprétés par notre fils au piano.
6. Quelle bouteille vous a laissé le meilleur souvenir ?
Il y en a plusieurs, on ne peut restreindre ses émotions à un seul vin. Les plus marquants : un Tokay Aszú Essencia 1957 de Hongrie absolument divin, épais, concentré, avec le vieillissement il dégageait des arômes et saveurs de praliné et café inédites. Ou encore ce Vin jaune d'avant 1900, élevé par le grand-père de Marie-Colette Vandelle du Château l'Etoile dans le Jura. Ce type de vin oxydatif peu vieillir admirablement plus d'une centaine d'années, incroyable cette jeunesse du vin après tout ce temps passé en bouteille ! Avec le vieillissement prolongé, les saveurs se concentrent pour finir par se confire.
Pour rester avec notre temps, je dirais une raclette accompagnée de vénérables bouteilles de Fendant de plus de 15 ans, ou quelques Ermitage de 20 et de 30 ans d'âge. Et pourquoi pas, une raclette au feu de bois de mélèze servie avec un Fendant très minéral et fruité.
Pour moi, le bonheur simple, c'est une bouteille de vin de Vendanges tardives en accompagnement d'une tarte aux abricots après une bonne journée de ski.
7. Et le pire, par méconnaissance ?
Heureusement, il me reste surtout les bons souvenirs car les mauvais sont vite oubliés. Ce qui me fruste totalement, c'est un grand vin bouchonné ou celui qui ne tient pas ses promesses par rapport à son prestige.
8. Lorsque vous recevez des amis, présentez-vous systématiquement les vins de votre domaine ?
A la maison, toute la famille participe à l'élaboration du repas, soit pour cuisiner ou préparer un apéritif, ou tout simplement pour ranger la vaisselle. Lorsque nous recevons, nous discutons d'abord du menu selon les envies du moment et du temps à y consacrer ! Une fois les mets choisis, nous nous répartissons les tâches : je fais les achats de légumes, mon mari ceux de la viande et du poisson ; nos filles excellent dans la confection des desserts et notre fils privilégie l'apéritif avec une Flammekueche au feu de bois. Une vraie brigade !
En cuisinant, nous réfléchissons tous ensemble sur l'harmonie de table avec les vins, que ce soit avec les crus de mon domaine, ou d'autres provenant de la cave de mon mari qui est non seulement un amateur de cuisine mais aussi un amoureux des bons vins.
9. Dans le monde des professionnels du vin, les remarques ont-elles toujours été positives ?
Au départ, j'ai du fermer les oreilles sur ce genre de remarques : ce n'est pas un travail de femme, pourquoi veux-tu changer ton métier d'enseignante contre celui de la vigne et, de plus, prendre la place d'un homme. De quoi conforter mon idée de devenir vigneronne ! Aujourd'hui, les commentaires positifs ou négatifs m'interpellent dans le sens de la réflexion et de la perpétuelle remise en question sans laquelle on ne peut pas avancer.
10. Parmi les œnologues de Suisse et du monde, y a-t-il une personnalité, un maître que vous admirez plus que tout ?
Mes vignerons préférés sont des vigneronnes. Non, je blague ! J'admire tous les vignerons et vigneronnes qui cherchent à produire le meilleur dans le respect du produit. Jean Crettenand, Augustin Schmid, Antoinette et Simon Maye, m'ont servi de modèle au début de ma formation. Aujourd'hui, c'est plutôt l'âme d'un vin qui me sert de guide. Par exemple la syrah du vigneron Chave de la Vallée du Rhône, elle m'a fait comprendre la meilleure expression de la syrah dans une finesse comparable à de la dentelle. Tout à fait impressionnant !
11. N'y a-t-il pas une propension helvétique à vouloir vinifier des vins parfaitement propres, en les centrifugeant et en les clarifiant plusieurs fois, pour terminer par une filtration serrée avant la mise en bouteille. Est-ce vraiment nécessaire ? Avez-vous changé ou apporté une autre philosophie ?
Ce n'est pas une propension suisse mais mondiale de produire des vins technologiques et sans défauts, à fortiori, sans émotion. En ce qui me concerne, la plupart de mes vins ne sont pas filtrés et encore moins centrifugés. Je trouve qu'en travaillant la vigne avec le plus de respect environnemental possible, il ne serait pas logique de suivre une autre philosophie à la cave.
Je pratique donc la production intégrée dans l'application raisonnée des techniques de travail qui tiennent compte des exigences écologiques et économiques. Pour obtenir le label VINATURA, les vins sont dégustés par une commission. En quelques mots, le mouvement PI valaisan, VITIVAL, créé en 1989, regroupe actuellement la majorité des vignerons du canton qui désirent :
" produire des raisins et des vins de qualité
" protéger leur santé
" maintenir la diversité biologique du vignoble
" privilégier les méthodes de lutte biologique
" préserver la fertilité du sol.
Vitival est un réseau, qui permet de progresser en dynamisant la profession. Je remarque aussi que de plus en plus de femmes viennent aux réunions d'information sur le terrain. En tant que présidente du groupe, cela me réjouit forcément.
12. Quelle est votre dernière découverte en matière de restaurant ?
Je viens de découvrir le restaurant de Jacques Bovier " La Sitterie ", qui se trouve à Sion, sur le chemin qui conduit à mon domicile. Un petit restaurant doté d'un magnifique jardin, mais un grand cuisinier honoré par le guide GaultMillau de 14 points. Impossible de ne pas se sentir heureux chez lui, tant la cuisine est inventive et le personnel compétent et chaleureux.
13. Quelle livre recommandez-vous aux femmes qui désirent parfaire leurs connaissances du vin
Le magnifique livre si richement illustré " Vignobles suisses " aux Editions Favre, et " Le Vin et les Jours " d'Emile Peynaud, aux Editions Dunod, qui reste un de mes préférés. Je vous dédie également ce texte de Maurice Zermatten :
Regardez la grappe : elle a quelque peu la forme d'un cœur, d'un joli cœur comme en dessinaient sur les bahuts et les armoires les artisans des temps anciens. Un cœur grenu, un cœur tressé de graines, de rondes graines bien joufflues, bien tendres, et d'un côté, celui que mordait le soleil, en juillet, en août, de ses morsures de feu, d'un côté brunes, presque, dorées, en tout cas ; on dirait qu'on les a peintes à la main, une à une ; et de l'autre côté, d'un vert tendre, si sensible à la trace du doigt.
14. Quelle recette proposez-vous à nos membres ?
Ma recette préférée, c'est l'épaule d'agneau confite préparée par mon mari, et le moelleux au chocolat de ma fille Coraline. Rien que d'y penser, je salive ! Mais, pour faciliter la vie des membres du Club, je vous présente plutôt les coquelets à ma façon, un plat qui peut en outre être préparer à l'avance.
Les achats :
Les coquelets, prévoir 1/2 ou 1 par personne selon la grosseur des volatiles et l'appétit des convives
Les légumes : courgettes, champignons, poivrons, tomates, petites pommes de terre.
Elaboration
" Partager les coquelets en deux, laver puis essuyer.
" Assaisonner puis ajouter les condiments de saison ; thym, romarin frais, etc.
" Ranger les coquelets dans une cocotte ou une braisière, ou sur une plaque à four à bordure haute.
" Ajouter les légumes débités en gros cubes ou en rectangles, veiller à bien mélanger les couleurs
" Assaisonner, puis arroser le tout d'huile d'olive et de vin blanc
" Enfourner à 180 degrés, laisser cuire lentement durant une heure. (peut être programmé à l'avance)
" Servir avec une bonne bouteille de Pinot noir délicat, qui rejoindra bien entendu la délicatesse de la volaille.
Avec cette recette, la maîtresse de maison peut s'asseoir et passer un bon moment de convivialité.
- Le vin et les jours d'une vigneronne
Toute l'année, ma vie, comme celle de toute ma famille est calquée sur le rythme de ma profession
Janvier : reprise des classes pour les enfants, retour à l'hôpital pour mon mari médecin, je retrouve la vigne avec un grand plaisir. En cas de mauvais temps, préparation des commandes d'étiquettes, de bouteilles, de bouchons, déclarations des employés : AVS, allocations, 2ème pilier. Dans la cave, 2 à 5 degrés, c'est dire s'il faut s'équiper comme un eskimo pour préfiltrer les vins. Mais lorsque la cuve se vide, je peux enfin ouvrir la porte et humer les odeurs des lies en transparence ; à cet instant, j'ai l'impression d'être au bord de la mer du Nord et de voir l'eau rouler sur le sable…
Février : les journées s'allongent, ce qui permet de rester plus longtemps à la vigne. La cave est encore bien froide, mais il est temps de mettre en bouteille les chasselas afin de leur conserver un maximum de perlant naturel. Les jours de pluie ou de neige, nous étiquetons les bouteilles pour les ranger dans les cartons. Les clients commencent à venir déguster les vins du nouveau millésime.
Mars : c'est le mois des nouvelles plantations, des installations de soutien des jeunes vignes, de l'entretien des haies, mais c'est surtout le mois de la taille. Les amandiers fleurissent, il reste à attendre le débourrement des premières feuilles et l'apparition des insectes affamés qui se précipitent sur les tendres bourgeons. Il est temps de préparer les plans de traitement en utilisant les observations des années antérieures et les conseils avisés de la Station de Viticulture de Châteauneuf.
Avril : préparation de la mise en bouteilles des rouges : essais de collage pour obtenir des produits de qualité, dégustation régulière des vins, au moins deux fois par semaine afin de suivre leur évolution. Dégustations comparatives avec des collègues. Suivi des deux cahiers : un pour la vinification, l'autre pour les travaux de la vigne.
Mai : la vigne étale ses petites feuilles, le coteau se colore de jaune citron, de brun cuivré ou de vert plus ou moins foncé selon les cépages plantés. C'est le beau mois de l'ébourgeonnement, deuxième opération après la taille qui sert à renforcer la formation du cep, partant, de la quantité de raisin produite. De la dernière vinification, restent les cuves de dôle, de pinot et de gamay à mettre en bouteille en août ; les barriques exigent encore des soins. Les clients viennent régulièrement.
Juin : période très intéressante mais combien difficile : les enfants fatigués de l'école attendent les vacances, les chaleurs accompagnent les effeuilles et les attaches, la vigne pousse quelquefois plus vite que les mains disponibles pour la travailler. Le sol peut être déjà très sec et la vigne en stress hydrique. A l'opposé, le ciel orageux renforce les maladies cryptogamiques et la pousse des herbes en interligne. Comme je pratique la lutte intégrée, je dois tout surveiller : les insectes et la flore, pour ensuite adapter les traitements en fonction des taux d'occupation des parasites et des conditions météorologiques. Mes vignes sont toutes situées dans des périmètres où la lutte par confusion est pratiquée contre les vers de la grappe.
Juillet : pour régler la récolte, nous coupons des grappes superflues.
Août : dernier traitement, estimation et réglage des récoltes, pose des filets de protection contre les oiseaux ou les abeilles, dernier rognage en attente de la véraison si elle n'a pas déjà commencé. Enfin, arrive le temps des vacances en famille.
A la rentrée, il faut organiser la nouvelle année scolaire des enfants. Dans les vignes, je commence à vérifier la maturité du raisin en goûtant un grain ici, un autre plus loin. Il faut aussi couper les pousses superflues, enlever les grandes herbes, bref, tout préparer pour les vendanges.
Septembre : préparation des vins élevés en barrique pour les mises en bouteille. La date de la cueillette approche, les vendanges représentent une période euphorique qui dure jusqu'à fin octobre. Peu de disponibilité pour ma famille, mais le stress des décisions rapides et importantes qui vont marquer mes vins, leur donner ma signature avec des vinifications qui mettent en valeur un terroir authentique.
Novembre : le calme revient, débute alors la dégustation des vins en fermentation. Dois-je arrêter la fermentation, faire des analyses, chercher le meilleur équilibre du vin au travers d'un assemblage ? Surveillance des vins nouveaux, accueil des clients curieux du nouveau millésime, et préparation des commandes.
Décembre : la vigne se repose, la neige recouvre les sommets, j'entre aussi en léthargie, seules quelques petites visites dans les vignes, ne serait-ce que pour enlever un échalas. Mais il reste le bureau, les factures, la comptabilité, et la surveillance des vins qui n'ont pas encore terminé les fermentations malolactiques. Avant Noël, il faudra soutirer les rouges élevés en barrique, puis ce sera une semaine de ski en famille… mon bonheur de mère aussi important que celui de vigneronne !
|