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La Femme du mois
Madame Veuve Clicquot, la Grande Dame du Champagne
Madame Veuve Clicquot, la Grande Dame du Champagne
En 1805, Madame Clicquot, jeune veuve de 27 ans, prend la direction de l’affaire familiale et devient l’une des premières femmes d’affaires des temps modernes. Elle mourut à 89 ans sans jamais se remarier.
On ne sait que très peu de choses de Madame Clicquot sur le plan strictement personnel. Le seul moyen qui permette de cerner quelque peu sa personnalité, reste d’interpréter les différents événements qui ont émaillés sa vie.
Une jeune femme…comme les autres
Si l’on s’en tient à la situation matérielle et sociale de son père, elle a du recevoir une éducation tout ce qu’il y a de “comme il faut”, attachée aux valeurs morales et traditionnelles de son époque. Ses relations avec ses parents devaient être empruntes d’une certaine tendresse, tous les témoignages s’accordent pour dire que Monsieur Ponsardin était un bon mari, doublé d’un bon père. Cette tendresse est confirmée par le ton qu’emploiera plus tard Madame Clicquot lorsqu’elle évoquera son père dans ses lettres (“Mon très cher papa", "mon si bon papa"...). Elle avait un frère et une sœur. Toutes les conditions réunies pour forger une personnalité équilibrée.
Lorsque les bouleversements liés à la Révolution commencèrent, Barbe Nicole Ponsardin avait douze ans. Elle n’eut vraisemblablement pas à en souffrir beaucoup, la fortune de son père n’ayant pas été amenuisée de manière notable. Ce dernier avait par ailleurs pris ses dispositions pour éloigner sa famille pendant la période la plus troublée. Aucun portrait d'elle dans ses premières années ne nous est parvenu, on sait simplement par sa carte de citoyenne établie en 1794 qu'elle avait des cheveux et des sourcils d'un blond ardent, des yeux gris, et un petit nez, une bouche moyenne, un menton long, le front haut et le visage ovale.
Son mariage avec François Clicquot fut un mariage de plein gré : Nicolas Ponsardin, son père, n’était pas homme à imposer à sa fille un mari dont elle ne voulait pas. De toute évidence, si son père avait vraiment voulu un mariage arrangé dans le but de servir ses propres intérêts, sans doute n’aurait-il pas choisi François Clicquot, qui apparaît, tout au moins sur le plan de la fortune et de la position sociale comme très légèrement inférieur à celles de sa fille.
Un mariage heureux, mais trop court
Le 10 juin 1798, Barbe Nicole Ponsardin épouse François Clicquot, civilement d’abord, puis, les églises n’étant pas encore rendues au culte, le mariage est célébré religieusement dans une cave, d’aucun y virent à posteriori un présage. François Clicquot était intelligent, sa femme l’était aussi. Attachés à leur campagne champenoise et aux vignes qu’ils possédaient, on dit que, pendant les six ans et demi que durèrent leur mariage, ils s’entendaient bien et passaient ensemble aux beaux jours de longues heures à parcourir les vignobles.
Il n’a pu être établi de manière certaine si Madame Clicquot participait aux affaires de son mari. Il paraît pourtant probable que même si elle ne s’y est pas impliquée physiquement, du moins devait-elle en partager avec lui les joies et les soucis. Leur vie n’était certainement pas organisée comme l’est celle d’un chef d’entreprise à l’heure actuelle : un bureau bien distinct de son domicile avec des horaires, etc... Tout se déroulait au même endroit et les vies privées et professionnelles étaient intimement liées et mélangées.
De toute façon, comment aurait-elle pu décider de poursuivre l’œuvre de son mari, si elle n’avait vécu pendant six ans qu’une vie de femme mariée insouciante. C’est probablement pendant ces quelques années qu’elle a acquis, en se frottant aux victoires et aux échecs des affaires de son mari, suffisamment de maturité et de confiance en elle pour prendre la décision qu’elle sera amenée à prendre en 1805. Un autre élément fait pencher la balance dans ce sens : il fallait bien que Madame Clicquot ait connaissance des ambitions et des espérances de son mari pour continuer sur les bases qu’il avait jetées, et notamment en matière d’exportations des vins, voie qu’elle exploitera sans tarder.
Naissance d'une femme d'affaires
Le premier trait dominant du caractère de Madame Clicquot est justement sa rapidité à saisir les occasions tout en sachant mesurer le risque des situations. A peine quelques semaines après la mort de son époux, elle se décide à reprendre ses affaires ce qui, pour une femme, au tout début du XIXème siècle, n’avait absolument rien d’évident.
Madame Clicquot saura aussi faire preuve de célérité lorsqu’il s’agira de préparer le premier envoi pour la Russie en juin 1814, décision qui engageait une partie de sa fortune. On ne peut pourtant taxer Madame Clicquot d’une spontanéité irréfléchie : avant chaque décision importante à prendre elle cherchait à explorer et à clarifier chaque aspect d’un problème ou d’une situation.
Elle comprenait les choses et les gens d’instinct, mais restait toujours mesurée face à cet instinct. Pour contrebalancer sa propre opinion, elle ne trouvera jamais dévalorisant de demander leur avis à ses voyageurs ou correspondants réguliers. Au fur et à mesure qu’elle avancera dans sa vie professionnelle, elle tiendra toujours compte des expériences passées pour former ses opinions. Mais une fois qu’elle avait décidé d’un plan à exécuter ou d’une chose à faire, plus aucun élément extérieur ne pouvait venir ni troubler sa détermination ni entamer son courage. La meilleure illustration en sont les huit années très difficiles qu’elle passera, entre 1806 et 1814, avant de rencontrer ses premiers vrais succès commerciaux.
Madame Clicquot, un modèle de communication
Madame Clicquot apparaît aussi comme une personne avec laquelle il était facile de communiquer : elle n’était avec ses employés ni d’une exigence aveugle ni d’une sévérité excessive. Dans toute la correspondance qu’elle échange avec ses voyageurs, ceux-ci s’adressent à elle certes avec déférence, mais ils sont directs et francs. Certains n’hésitent même pas à faire part à Madame Clicquot de leurs soucis personnels et familiaux sachant qu’ils trouveront auprès d’elle une oreille attentive. Réconfortant ses voyageurs et leur redonnant continuellement foi dans leur métier, Madame Clicquot savait obtenir le meilleur d’eux-mêmes et éviter les tensions inutiles. Ouverte, toujours enthousiaste et avide d’apprendre, elle aimait partager leurs expériences, leurs joies, leurs déconvenues.
Toute sa personnalité tourne autour de ce mot : l’audace. Madame Clicquot se fixe des buts ambitieux à atteindre mais elle cherche pourtant toujours à éviter les surprises. Elle a besoin sans cesse d’enjeux nouveaux au premier rang desquels elle place très haut la qualité de ses vins. Son enthousiasme, son audace, sont toujours modérés par la réflexion, l’organisation. Son audace en affaires n’est pas tapageuse, elle est discrète et efficace.
Pour assumer tous ces projets, Madame Clicquot était seule, tout au moins jusqu’au moment où Edouard Werlé prit de l’envergure dans la Maison. Louis Bohne avec lequel elle communiquait essentiellement par courrier, était plus souvent loin en voyage que présent à Reims.
Madame Clicquot sa fille et son gendre
Manifestement, elle ne parlait pas ou peu de ses affaires avec son gendre, Louis de Chevigné. Bien que ce dernier ait su obtenir d’elle tout ce qu’il voulait, jamais Madame Clicquot ne le laissera approcher ses affaires de près. Elle l’adorait mais ne perdit jamais de vue son caractère joueur, dépensier, insouciant, et eut la clairvoyance de toujours le tenir écarté des décisions de la société.
C’est sans doute pour combler ce vide affectif, mais aussi parce qu’elle était d’un caractère extrêmement généreux, que Madame Clicquot pêcha de nombreuses fois par excès d’indulgence. Louis de Chevigné sut en profiter largement. Faut-il qu’il en soit blâmé ? Il a apporté à sa femme et à sa belle-mère fantaisie, gaieté, charme et ouverture d’esprit. Madame Clicquot sut apprécier et même profiter de ces qualités: son gendre la distrayait et lui changeait les idées.
Madame Clicquot s’est révélé une femme d’affaire pleine de talent, d’intelligence, d’intuition mais aussi pleine de franchise et d’honnêteté. D’un malheur, la perte de son mari, elle a su tirer la force de se faire une vie captivante et bien remplie. Sa détermination et son assurance sur le plan professionnel sont aussi fortes que furent grandes sa générosité et sa gentillesse envers sa famille. Cette sorte de faiblesse dont elle a fait preuve dans sa vie privée rend le personnage infiniment émouvant et attachant.
Madame Clicquot s’éteignit, au château de Boursault, le 29 juillet 1866, au terme d’une longue et vénérable carrière. Devenue un mythe de son vivant, on la croyait immortelle...
- Questionnaire de Madame Veuve Clicquot
Nous remercions et félicitons l’historienne de la Maison Veuve Clicquot à Reims, qui s’est "inspirée" des ressources historiques pour répondre à notre questionnaire.
Madame Clicquot, parlez-nous de votre première expérience avec le vin :
Ma première expérience avec le vin est restée dans mon inconscient, difficile de vous en parler autrement qu’en vous répétant ce qu’on m’a raconté : c’était à l'occasion de mon baptême, en 1777. Mon père, le baron Ponsardin, avait décidé d’ouvrir une bouteille offerte par l'une de ses relations rémoises. Le bouchon a sauté, la mousse était belle mais hélas le vin trouble… et le nourrisson que j’étais a grimacé en goûtant le liquide qu'on lui avait posé sur les lèvres.
Quand et avec quel vin avez-vous ressenti une vraie et première émotion ?
Quelques années plus tard, là je m’en souviens très bien. François Clicquot m’avait apporté avec grande fierté sa cuvée 1796. C’était en 1798, quelques mois avant notre mariage. Nous l’avons dégustée en cachette par un soir d’été dans les jardins de la demeure familiale. Le souvenir de cette dégustation accompagnée d’un serment d’amoureux est resté à jamais gravé dans mon palais… comme dans mon cœur.
Quel événement vous a poussé à basculer dans le monde du vin
Hélas, c’est un drame qui m’a précipitée dans le monde du vin. En 1805, mon cher époux associé aux affaires de son père est décédé subitement. J'avais alors 27 ans et notre fille n'avait pas encore atteint ses 7 ans. En quelques semaines, j’ai pris la décision de reprendre la Maison de champagne.
Pensez-vous que votre perception du vin soit différente de celle des hommes ?
Poseriez-vous cette question à un homme ? Pourquoi y aurait-il une différence de perception du goût selon que l'on soit homme ou femme ? Selon moi il n'y en a pas.
Quel nouveau champagne vous a donné le plus de satisfaction et a-t-il eu le succès escompté sur le marché ?
Sans hésiter la cuvée 1811, aussi appelée "vin de la Comète" ! Ce n’était pas un nouveau champagne mais un millésime exceptionnel, dû à une année climatique très favorable, marquée par la présence dans le ciel de Champagne d’une comète à laquelle on attribuera l’excellence de la récolte. Ce vin était appelé à un destin exceptionnel… Portée par une incroyable audace, je l'ai expédié vers Saint-Pétersbourg, dès la levée du blocus, en 1814. Mes bouteilles, arrivées les premières sur le marché russe qui en était privé depuis de nombreuses années, ont rencontré un succès qui ne s’est jamais démenti.
Aujourd’hui tout le monde reconnaît vos talents de « grande dame de la Champagne ». A vos débuts, avez-vous rencontré beaucoup de difficultés pour imposer vos décisions et votre sensibilité dans l’élaboration du champagne ?
Dans le domaine du vin, les débuts ne sont jamais faciles. Le choix des raisins et des vins entrant dans les assemblages, la maîtrise de la prise de mousse, la quête permanente de la clarté des vins, l’acheminement des bouteilles vers des destinations lointaines, tout est complexe et réclame la plus grande attention. Je me suis énormément impliquée dans le processus d'élaboration. Ma ligne de conduite a toujours été la même : "Une seule qualité la toute première". Elle a guidé mes premiers pas et reste un principe inébranlable. Le succès qui a couronné mes efforts a renforcé cette conviction.
Dans le monde des professionnels du vin, les remarques ont-elles toujours été positives, ou le plus souvent négatives ?
La profession n'est pas organisée, chacun travaille dans ses parcelles et ses caves comme il l'entend. C'est pourquoi j'attache une grande importance aux conseils des personnes compétentes qui m'entourent. Que ce soit dans le vignoble, dans les caves ou depuis les villes étrangères, j'essaie toujours de recueillir les meilleures informations qui me permettent d'améliorer sans relâche la qualité de mes vins et de mes services.
Parmi les œnologues de la Champagne, y a-t-il une personnalité, un maître que vous admirez plus que tout ?
Je reste profondément marquée par la personnalité de François Clicquot. En plus d'un époux, il a été un maître pour moi, partageant ses succès et ses préoccupations. Sans lui, je n'aurais jamais eu l'audace de reprendre les rênes de la Maison.
En œnologie, avez-vous appris sur le tas ou avez-vous suivi des cours pour parfaire vos connaissances ?
Il y a une grande différence entre goûter un vin, se demander s’il plaît à votre palais et… déguster des vins pour les élaborer, les assembler, anticiper sur leur vieillissement et leur capacité à traverser les mers pour être servis à des clients exigeants. Tout cela je l’ai appris de François, puis au contact de mon premier associé, Alexandre Fourneaux et aussi grâce à mon fidèle voyageur de commerce, Louis Bohne, qui inlassablement m’a rapporté dans ses lettres postées des grandes capitales européennes toutes sortes de remarques et encouragements sur mes vins.
Une fois responsable de la Maison de champagne de feu votre mari, avez-vous porté un autre regard sur la manière d’élaborer les vins, et quels sont les points qui vous ont fait changer de jugement ?
J'ai bien sûr porté un nouveau regard sur la manière d'élaborer les vins puisque cette responsabilité me revenait désormais…L'enjeu était grand, mais je me suis découverte assez de tempérament pour relever ce défi jeté par le sort. Ainsi, par exemple, je ne pouvais me satisfaire des vins troublés par les dépôts dans la bouteille. J’ai cherché, je me suis obstinée jusqu’au moment où j’ai eu cette intuition de la table de remuage. Que d’essais ! Finalement, ce n’était pas une mauvaise idée… Tout le monde en Champagne a adopté ce qu’on appelle « mon invention ».
Parmi les grands de ce monde, lequel vous a le plus marqué et pourquoi ?
Napoléon. Son règne a hanté mes nuits. Ses guerres ont ravagé l’Europe et sans cesse j’ai dû prendre en compte ses ambitions dans le tracé de mes expéditions...
A part le champagne, quels vins figurent parmi vos favoris ?
Le Bouzy rouge. François avait hérité de sa grand-mère quelques hectares dans ce village. Ses parcelles portaient des plants de cépages à raisins noirs à partir desquels on élabore de merveilleux vins rouges. Non seulement ces vins tranquilles sont excellents et s’alignent sans complexe face aux bourgognes mais encore ils m’ont permis d’élaborer de très bons vins de champagne rosé. De quoi accompagner tout un repas… comme Louis XIV martelait "l’Etat c’est moi"… je déclare fièrement : "A ma table, le vin c’est moi !"
Quel est pour vous le premier commandement pour mettre en valeur le champagne à table ?
Le champagne à table est un hôte prestigieux à qui on fera tous les honneurs en le laissant trôner parmi des convives passionnés. Il génère un art de vivre tissé d’élégance et d’esprit. J’attache toujours le plus grand soin à son service, notamment lorsque je reçois dans mon château de Boursault.
Quel type de champagne figure parmi vos favoris ?
Il est vrai que le champagne n’est pas unique. Les variations d’assemblage, les millésimes et le dosage en sucre permettent de répondre à des attentes et des goûts très différents, exprimés par des clients du monde entier que je sers chaque jour…Pour ma part, j'ai une tendresse particulière pour le champagne rosé qui m’a demandé les plus grandes attentions. Savez-vous que c'est chez vous en Suisse, à Lausanne précisément que la Maison a expédié son premier champagne Rosé ! C'était en 1775 !
Quelle fut pour vous l’occasion la plus romantique avec une bouteille de champagne ?
Comme je vous l'ai déclaré pour votre deuxième question, le premier souvenir, que François Clicquot m'offrit avec le champagne, fut aussi le plus romantique.
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